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Extrait de "Poussière de rêve" : Une nouvelle complète du recueil (droit de reproduction strctement interdit)
La paix impossible
Il s'appelait Monsieur Quiet. Ses voisins le respectaient ; son employeur l'estimait ; personne ne se plaignait de lui ; il ne se plaignait de personne. Cet homme tranquille, paisible n'avait qu'un seul souhait : qu'on le laissât en paix, enfoui au milieu de ses innombrables bouquins qu'il dévorait dans ses loisirs : amour, aventure, poésie, science ou science-fiction, tout l'intéressait. Retranché dans le monde protégé de sa bibliothèque, rien ni personne ne pouvait l'en abstraire.
Rien ni personne ? Hélas ! M. Quiet ne vivait pas seul. Loin de là ! Cet homme solitaire et pacifique avait élu pour épouse une de ces créatures impétueuses que Dieu semble avoir créées pour semer le scandale. Partout où apparaissait Mme Quiet naissaient le désordre, les cris, le tumulte. C'était comme une malédiction. Petite, le visage chafouin, les yeux vifs et inquisiteurs, elle formait un contraste parfait avec la silhouette massive du digne M. Quiet. Étrange alliance. Une de ces erreurs - de la nature ou de l'homme - qui troublent l'ordre de l'univers.
Ce jour-là cependant, M. Quiet respirait librement. Mme Quiet et ses trois marmots turbulents et braillards devaient passer l'après-midi au chevet d'une tante malade et il semblait qu'aucun nuage à l'horizon ne dût troubler son repos.
La porte se referma, étouffant les cris, balayant les gesticulations. M. Quiet marcha d'un pas assuré vers la bibliothèque dont il referma la porte sur lui. La Paix. Il avait la Paix. Toute une après-midi de tranquillité en perspective ! Cela lui paraissait la réalisation d'un rêve impossible, trop longtemps caressé.
Enfoui dans un profond fauteuil, il savourait, l'œil humide, une élégie de Ronsard, lorsque retentit la sonnerie stridente du téléphone. M. Quiet fronça le sourcil, l'air contrarié, se leva pesamment de son fauteuil pour décrocher le combiné. Déjà résonnait la voix criarde de Mme Quiet, déversant un flot d'accusations à l'oreille de M. Quiet, résolument incapable de rendre le moindre service à sa famille, et dont la dernière gaffe venait de se manifester. Ne pouvait-il remettre de l'huile dans le moteur, quand il le fallait ? À cause de lui, voilà qu'elle était en panne sur l'autoroute, à deux kilomètres de leur domicile. Et avec les marmots, il pouvait juger lui-même si c'était facile de trouver une station-service ! M. Quiet reposa le combiné, ayant à peine eu le temps d'articuler : « J'arrive ! » D'un air résigné, il enfila un pardessus. La Paix était au prix de ce dépannage.
Une demi-heure plus tard, il était de retour, la mine déjà plus renfrognée : il traînait derrière lui le dernier de ses moutards - Luis, cinq ans - que l'incident avait transformé en pile électrique incontrôlable et dont Mme Quiet avait conséquemment refusé de se charger plus longtemps.
C'est d'un ton sans aménité que M. Quiet lui enjoignit de rester dans sa chambre à coucher à jouer avec le train électrique de son grand frère. Ayant fait, il espéra avoir la paix. La Paix... À peine l'élégie de Ronsard le tenait-elle à nouveau sous le charme de ses vers enchanteurs qu'un cri strident retentit dans l'appartement, suivi du plus profond silence... Le cœur de M. Quiet fit un bond terrible dans sa poitrine : le livre ayant valsé sur le tapis, il se trouvait un instant plus tard près de Luis inanimé, à côté du train débranché. « Mon Dieu, il se sera électrocuté ! » Quelques gifles bien appliquées emplirent à nouveau l'appartement des cris harmonieux du bambin.
Excédé, M. Quiet le saisit par la main et l'emmena incontinent chez la voisine. De son sourire le plus séducteur il la convainquit bientôt de garder le monstre, tandis que lui-même achèverait « un travail urgent ». Satisfait de l'ingéniosité d'un remède que, dans la naïveté de son cœur, il jugeait infaillible, M. Quiet se replongea dans son fauteuil et dans son élégie. Quelques minutes s'écoulèrent ; ses traits se détendirent ; un doux contentement inondait son visage. Il n'entendit pas aussitôt le timbre argentin de la sonnerie d'entrée. Quand enfin elle eut franchi le seuil de sa conscience, ses yeux prirent une expression mauvaise. Dieu était contre lui. Il en avait maintenant la certitude. Dieu était contre lui, avec Mme Quiet.
Il ne se croyait pas si bon devin. Devant lui, la voisine, très volubile, expliquait qu'elle venait de recevoir un coup de téléphone de Mme Quiet ; que celle-ci était entrée en rage à l'idée que son mari se déchargeait ainsi de la moindre corvée domestique, quand elle, la malheureuse, traversait les embouteillages pour courir au chevet d'une parente malade. Bref, la voisine prévenait M. Quiet qu'elle ne tenait nullement à se brouiller avec sa femme, une amie fidèle. Qu'en conséquence, elle lui rendait son fils.
Deux heures plus tard, Mme Quiet découvrait un tableau idyllique : M. Quiet, à genoux sur le tapis, actionnait sans relâche le train électrique, encouragé par les bravos de Luis frénétique, accompagné du son tonitruant de la télé que le bambin avait exigé de regarder de surcroît.
Ce dernier trait donna l'occasion à Mme Quiet d'ajouter au concert la note tonnante de son diapason. Ainsi on profitait de son absence pour gâter Luis, lui laisser regarder n'importe quoi ! Ah ! Si elle n'était pas là pour veiller sur l'éducation de ses enfants ...
Le vacarme s'enflait autour de M. Quiet dont le visage impassible reflétait le tourment, le même que durent éprouver dans l'arène les Premiers Chrétiens. Non, décidément, la Paix n'était pas de ce monde. Tout, ici-bas, n'était qu'hostilité bruyante, cris, agitation frénétique. Et lui, M. Quiet, épris d'ordre et d'harmonie, qu'avait-il à faire sur cette terre et ces rivages inhospitaliers ?
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